Interview · décryptage

Septennat unique, budget de législature, IA au pouvoir : les idées de Clément Tonon au crible

Par Thierry Coiffier · · 7 min de lecture

Nopopol a reçu Clément Tonon, conseiller d'Édouard Philippe, rapporteur général au Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan et auteur de « Gouverner l'avenir » (Tallandier, 2025). Septennat unique, budget pluriannuel, intelligence artificielle dans la décision publique : voici ses propositions, citations à l'appui, remises dans leur contexte et confrontées aux principaux arguments du débat — sans prendre parti.

Qui est Clément Tonon

Né le 29 décembre 1993, diplômé d'HEC, de Sciences Po Paris et de l'ENA (promotion Hannah Arendt, 2020), Clément Tonon est maître des requêtes au Conseil d'État. Il a été conseiller spécial du ministre de la Transition écologique Christophe Béchu entre octobre 2023 et juin 2024, avant d'être nommé rapporteur général du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan en 2025. Élu local en Dordogne, il a été candidat Horizons aux élections législatives de 2024 dans la 1re circonscription de Dordogne : arrivé troisième au premier tour avec 24,3 % des voix, il s'est retiré avant le second tour, qui a opposé la candidate du Rassemblement national à la députée sortante LFI-NFP.

Sa réforme phare : le « septennat unique »

Le quinquennat présidentiel a été instauré par référendum le 24 septembre 2000, à la place du septennat en vigueur depuis 1873 ; il s'applique depuis l'élection de 2002. Clément Tonon y voit une cause structurelle de la crise politique actuelle, qu'il juge aggravée par la synchronisation du calendrier présidentiel et du calendrier législatif.

« Le président de la République, dans nos institutions, c'est l'homme du temps long. [...] Ce que je dis, c'est qu'il faut que ce mandat soit unique. [...] Si le lendemain de son élection le président ne peut pas se représenter, il devient l'homme du passé, il n'a plus d'avenir politique, et donc il est placé par définition au-dessus des partis. [...] Le centre de gravité du pouvoir va se déplacer à Matignon, au Parlement. » — Clément Tonon
Le débat : l'idée d'un mandat long et non renouvelable, déjà défendue par d'autres voix pour « désacraliser » la fonction, promet plus de hauteur de vue et un rééquilibrage vers le Premier ministre. Ses détracteurs objectent qu'un mandat de 7 ans sans possibilité de sanction par les urnes réduit la reddition de comptes démocratique, et que la réforme inverse — un raccourcissement du mandat — est plus souvent réclamée par l'opinion.

En finir avec le « psychodrame » budgétaire annuel

Le Parlement vote aujourd'hui le budget de l'État chaque année. Le dernier budget en excédent remonte à 1974 ; depuis, la France accumule des déficits, à l'exception d'une quasi-stabilisation en 1980. Selon l'Insee, la dette publique s'élevait à 3 536,1 milliards d'euros à la fin du premier trimestre 2026, soit 117,5 % du PIB. Clément Tonon propose de remplacer le vote budgétaire annuel par un « budget de législature » pluriannuel.

« Le budget de législature, c'est une idée très simple : le gouvernement va proposer une vision à 5 ans aux Français et aux parlementaires, qui sera adossée à un budget de 5 ans. On va arrêter de voter le budget tous les ans, de faire la petite semaine de l'impressionnisme politique. » — Clément Tonon
Le débat : un cadrage pluriannuel donnerait de la visibilité aux acteurs économiques et éviterait le psychodrame annuel du vote du budget. Ses critiques potentiels soulignent qu'un budget figé sur cinq ans limiterait la capacité du Parlement à réagir à un choc économique imprévu, et que le contrôle annuel des finances publiques reste une prérogative parlementaire de longue date.

Sécurité et justice : peines courtes et lutte contre le trafic

Selon un sondage Ifop cité par Clément Tonon, la sécurité reste une préoccupation prioritaire des Français. Il défend un renforcement des moyens de la justice et une réponse plus dure au trafic de stupéfiants.

« Le maillon faible de notre continuum de sécurité, c'est la justice. [...] Une personne qui a été coincée une fois, deux fois, trois fois pour des petits délits revient toujours au même endroit. [...] Elle n'a jamais dormi en prison. Ce sentiment d'impunité, il corrode le lien social. » — Clément Tonon
« Faire un grand plan de lutte contre le trafic de stup, ça veut dire aussi, je crois — et on ne le fait pas assez —, taper les consommateurs. » — Clément Tonon
Le débat : les partisans des peines courtes systématiques et de la sanction des consommateurs y voient un signal d'autorité nécessaire face au sentiment d'impunité. Leurs opposants font valoir que l'incarcération de courte durée est jugée par une partie des magistrats et chercheurs peu efficace contre la récidive, et que la répression de la consommation déplace la pression sur des usagers plutôt que sur les réseaux.

Écologie : un « revenu climat universel » et la fin d'un ministère

Ancien conseiller du ministre de la Transition écologique, Clément Tonon propose de redistribuer une partie de la fiscalité carbone et de fusionner les portefeuilles de l'écologie et de l'économie — une organisation proche de celle retenue en Allemagne.

« Ce revenu climat universel, c'est de dire : vous allez payer plus cher les activités polluantes, mais on ne va pas vous abandonner. On va prendre cette question de taxe carbone et essayer de vous la reverser, d'une manière ou d'une autre. » — Clément Tonon
« Le ministère de l'écologie doit disparaître dans sa forme actuelle. On devrait mettre le climat, la décarbonation, l'énergie au ministère de l'économie, pour faire un grand ministère de l'économie et du climat. C'est ce que font les Allemands. » — Clément Tonon
Le débat : reverser une partie de la fiscalité carbone rappelle les mécanismes de compensation proposés après la crise des « gilets jaunes », déclenchée par une hausse de taxe carbone mal acceptée. Fusionner écologie et économie peut favoriser l'arbitrage entre les deux ; à l'inverse, certains acteurs environnementaux craignent qu'un ministère de l'Économie n'arbitre systématiquement en faveur de la croissance au détriment des objectifs climatiques.

Démographie : « pour la première fois depuis 1945 »

Selon le bilan démographique de l'Insee, la France a enregistré en 2025 un solde naturel négatif de 6 000 personnes (651 000 décès pour 650 000 naissances) : une première depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L'indice conjoncturel de fécondité s'est établi à 1,56 enfant par femme, son niveau le plus bas depuis la Première Guerre mondiale.

« Pour la première fois cette année, depuis la Seconde Guerre mondiale, le solde naturel de notre pays a été négatif. C'est-à-dire qu'il y a eu plus de décès que de naissances. Et ça change tout. » — Clément Tonon

Il y voit une source d'« injustice intergénérationnelle », un modèle social pesant selon lui de plus en plus sur une population active plus restreinte.

« On est en train de créer de l'injustice intergénérationnelle. [...] On a un système qui pèse de plus en plus sur de moins en moins de jeunes. » — Clément Tonon
Le débat : le constat démographique est établi par l'Insee. Le diagnostic d'un système qui pèserait spécifiquement sur les jeunes générations relève, lui, d'une lecture politique du modèle social parmi d'autres — certains économistes insistent davantage sur le vieillissement en tant que tel, ou sur la faiblesse de la natalité, que sur un déséquilibre entre générations.

Intelligence artificielle : un « jumeau numérique » de l'État

Interrogé par l'assistant IA de Nopopol sur le risque d'une dépendance excessive aux algorithmes dans des domaines sensibles comme la justice, Clément Tonon distingue les décisions administratives automatisables (sous supervision humaine) d'une aide à la décision politique fondée sur la donnée.

« Si demain on arrivait à centraliser un tableau de bord de toute la donnée publique et qu'avec l'IA on arrivait à faire ce qu'on appelle un jumeau numérique [...], le politique aurait à sa disposition — ce ne serait pas l'IA qui prendrait la décision — une aide à la décision absolument remarquable. » — Clément Tonon

Il cite en exemple le programme britannique de jumeau numérique national, porté depuis 2020 par le Centre for Digital Built Britain, qui vise à modéliser les infrastructures du pays pour anticiper notamment les effets des inondations et du changement climatique.

Le débat : l'aide à la décision par la donnée peut améliorer l'anticipation des politiques publiques. Ses limites potentielles : la qualité et les biais des données publiques mobilisées, le risque qu'un outil présenté comme une « simple aide » finisse par orienter de fait la décision, et la question du contrôle démocratique d'un tel système.

Un doute assumé : faut-il supprimer le bac ?

Dans la rubrique où l'invité doit exposer un sujet sur lequel il hésite, Clément Tonon s'interroge sur la pertinence du baccalauréat, obtenu aujourd'hui par la grande majorité d'une classe d'âge. Une note de son propre organisme, le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, publiée en juin 2025, documente par ailleurs une dégradation marquée du niveau en mathématiques : selon l'enquête internationale Timss, le score des élèves de quatrième a chuté de 0,75 écart-type entre les générations testées en 1995 et en 2023, une baisse touchant tous les milieux sociaux.

« Je me demande si le baccalauréat, dans sa forme actuelle, est toujours pertinent — s'il ne faudrait pas le supprimer. [...] Ce qui me fait douter : est-ce que les Français sont attachés au bac quand même ? Et ensuite, par quoi on remplace ? » — Clément Tonon
Le débat : ses partisans potentiels y voient un outil devenu peu sélectif face à une baisse de niveau documentée. Ses opposants rappellent l'attachement symbolique du bac comme rite républicain et s'inquiètent d'une sélection à l'entrée de l'université qui pénaliserait les élèves les moins favorisés en l'absence d'une réforme d'ampleur de l'enseignement professionnel — un préalable que Clément Tonon reconnaît lui-même ne pas avoir tranché.

Voir l'entretien complet sur la chaîne YouTube :

▶ Entretien intégral avec Clément Tonon

Sources

· Biographie et fonctions de Clément Tonon : Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan ; Acteurs Publics.
· Législatives 2024 en Dordogne (1re circonscription, résultat et retrait) : France Bleu / ICI Périgord.
· « Gouverner l'avenir : retrouver le sens du temps long en politique », Clément Tonon, éditions Tallandier, 2025.
· Instauration du quinquennat : Loi constitutionnelle n° 2000-964 du 2 octobre 2000 — Légifrance ; Conseil constitutionnel.
· Dernier budget de l'État en excédent (1974) : franceinfo.
· Dette publique française au 1er trimestre 2026 (3 536,1 Md€, 117,5 % du PIB) : Insee, Informations rapides n° 158.
· Solde naturel négatif en 2025 : franceinfo, d'après l'Insee.
· Niveau des élèves en mathématiques (enquête Timss) : Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, note d'analyse, juin 2025.
· Programme britannique de jumeau numérique national (depuis 2020) : ABCD Blog, d'après le Centre for Digital Built Britain.
· Appel d'Édouard Philippe à une « sortie ordonnée » de crise : LCP — Assemblée nationale.

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