Interview · décryptage

Immigration par le travail, IA, cadmium, excuse de minorité : Prisca Thevenot au crible

Par Thierry Coiffier · · 8 min de lecture

Nopopol a reçu Prisca Thevenot, députée des Hauts-de-Seine, ancienne porte-parole du gouvernement et ministre déléguée au Renouveau démocratique (gouvernement Attal, janvier-juillet 2024), qui soutient la candidature de Gabriel Attal à la présidentielle. Immigration, école, pouvoir d'achat, intelligence artificielle, écologie, justice des mineurs et santé des femmes : tour d'horizon de ses propositions, citations à l'appui, remises en contexte et confrontées au débat — sans prendre parti.

Immigration : « la regarder par le prisme du travail »

Prisca Thevenot revendique le droit de « parler d'immigration » sans que le sujet soit, selon elle, réservé à un camp politique. Avec Gabriel Attal, elle propose de recentrer la politique migratoire sur l'enjeu du travail, et de durcir le regroupement familial : la durée de résidence minimale actuellement exigée du demandeur est de 18 mois (12 mois pour les ressortissants algériens) ; elle propose de l'allonger et de resserrer les conditions imposées au conjoint.

« On assume avec Gabriel Atal de regarder l'immigration au travers de l'enjeu du travail, du prisme du travail. (…) Oui, il faut pouvoir aujourd'hui allonger les 18 mois, durcir aussi les conditions. Je l'assume, il n'y a pas de problème. » — Prisca Thevenot

Sur les quotas migratoires débattus chaque année au Parlement — une mesure de la loi immigration censurée par le Conseil constitutionnel le 25 janvier 2024, qui a jugé qu'aucune règle constitutionnelle n'imposait au Parlement d'organiser un tel débat annuel chiffré — elle confirme qu'une réforme constitutionnelle serait nécessaire pour la faire adopter, et rappelle que Gabriel Attal l'assume : une fois élu, il engagerait si besoin une révision de la Constitution.

Le débat : ses partisans y voient une façon d'objectiver le débat migratoire sur des critères économiques. Ses contradicteurs, dont des associations de défense des droits des étrangers, font valoir que des études évoquent un risque de frein à l'intégration en cas de séparation prolongée des familles ; le regroupement familial ne représente par ailleurs qu'une minorité des premiers titres de séjour délivrés chaque année.

École : autorité, grille de sanctions et groupes de niveau

Priorité affichée : restaurer « l'autorité du savoir », détenue selon elle par les enseignants, et non par les familles. Elle propose une grille nationale de sanctions, commune à tous les établissements, ainsi que des internats sur la base du volontariat pour les élèves dont les parents ont des horaires de travail incompatibles avec un suivi scolaire régulier.

« Il faut remettre le principe de l'autorité du savoir à l'école. Ceux qui détiennent l'autorité, ce sont ceux qui détiennent le savoir, à savoir les professeurs. (…) Il faut mettre en place une grille nationale de sanctions, pour que le professeur puisse dire : ce n'est pas simplement moi dans ma tête, c'est parce qu'au niveau national mon ministère me soutient sur cette démarche-là. » — Prisca Thevenot

Elle défend aussi la reconduction des groupes de niveau en mathématiques et français en 6e-5e, abandonnés par l'actuel ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray. Sur les salaires enseignants, elle cite des chiffres de l'OCDE : selon le rapport Regards sur l'éducation 2025, un professeur de collège français ayant 15 ans d'ancienneté touche environ 53 086 dollars par an (PPA), contre une moyenne OCDE de 61 563 dollars — des chiffres très proches de ceux qu'elle cite à l'oral (53 100 $ et 61 560 $).

Le débat : les partisans des groupes de niveau saluent un accompagnement mieux ciblé des élèves en difficulté ; leurs détracteurs craignent qu'ils n'enferment certains élèves dans un parcours dévalorisé et ne fragilisent la mixité scolaire — l'un des arguments qui a conduit à leur abandon en 2025.

Pouvoir d'achat : rapprocher le net du brut, sans hausse de TVA

Reprenant la formule de Gabriel Attal sur le « choc des salaires », elle défend une baisse des cotisations salariales pour rapprocher le salaire net du salaire brut. Interrogée sur une éventuelle hausse de la TVA en contrepartie — une piste évoquée par un député de son propre camp — elle la rejette explicitement, tout comme toute nouvelle hausse d'impôt.

« On n'a pas proposé une hausse de TVA. (…) On n'augmente pas les impôts dans notre pays, ça suffit. » — Prisca Thevenot

Pour financer la baisse des cotisations retraite, elle plaide pour une sortie progressive du système par répartition au profit de la capitalisation — sans détailler de calendrier ni de mesure chiffrée de compensation.

Le débat : les partisans de la capitalisation misent sur des rendements financiers pour desserrer la contrainte budgétaire ; ses opposants rappellent que la capitalisation expose les pensions aux aléas des marchés et qu'une transition brutale du système par répartition priverait celui-ci de cotisations pendant la période de bascule. Le mode de financement précis de la mesure reste, à ce stade, à préciser.

Intelligence artificielle : « ça se fera avec nous ou contre nous »

Sur l'emploi, elle réfute l'idée d'un remplacement pur et simple de l'humain, tout en reconnaissant des destructions de postes. Elle cite une étude relayée par Le Monde, menée par Coface et l'Observatoire des emplois menacés et émergents, qui évalue à environ 5 millions le nombre d'emplois français exposés à l'automatisation par l'IA d'ici la fin de la décennie, ainsi qu'un chiffre de l'OCDE selon lequel environ 27 % des emplois français présentent un risque élevé d'automatisation.

« Cette révolution, elle se fera avec nous ou contre nous. (…) On ne remplacera pas l'humain. L'humain restera toujours au cœur des choses. » — Prisca Thevenot

Elle avance par ailleurs que si les gains de productivité des révolutions technologiques passées avaient été mieux redistribués, le salaire médian en France ne serait pas de 2 200 € mais de 3 300 € — un chiffre qui reflète bien l'ordre de grandeur du salaire médian actuel (2 190 € net mensuel dans le privé, INSEE, données 2024), mais dont la seconde partie (les 3 300 €) relève de sa propre extrapolation et n'est adossée à aucune étude citée en entretien ; il s'agit donc d'une hypothèse personnelle, à traiter comme telle.

Le débat : l'ampleur exacte des destructions d'emplois liées à l'IA fait débat entre chercheurs : certains y voient une automatisation « chumpétérienne », destructrice mais aussi créatrice d'emplois ; d'autres soulignent, comme l'étude Coface citée, que cette vague touche pour la première fois des emplois qualifiés et bien rémunérés, rendant la comparaison avec les révolutions industrielles précédentes incertaine.

Écologie : « ni décroissance, ni négation »

Elle revendique une écologie qui refuse à la fois la décroissance et le déni du changement climatique, et cite en exemple la loi sur le cadmium dans les engrais, adoptée le 3 juin 2026 par l'Assemblée nationale (144 voix pour, 22 contre — un vote qu'elle qualifie de « quasi-unanime » hors extrême droite et une partie de la droite conservatrice, ce que confirment les chiffres : les 22 votes contre viennent essentiellement du Rassemblement national). Sur la pause du plan Écophyto décidée par Gabriel Attal, alors Premier ministre, en février 2024 face à la colère agricole, elle la présente comme une mesure de méthode et non un recul.

« On ne choisit pas entre l'écologie et l'économie, on les fait avancer de pair. (…) Il n'a pas reculé, il a mis en place une mesure de bon sens : pas d'interdiction sans solution. » — Prisca Thevenot
Le débat : des associations environnementales (dont l'UNAF et Reporterre à l'époque) avaient qualifié la pause du plan Écophyto de recul, l'objectif de réduction de 50 % des pesticides d'ici 2030 restant, selon elles, fragilisé par l'abandon de l'indicateur de suivi historique (le Nodu, remplacé par le HRI1 dès février 2024).

Justice des mineurs : « l'exception, plus la règle »

Au lendemain de violences en marge d'un sacre du PSG, elle défend le durcissement porté par Gabriel Attal de l'excuse de minorité, qui atténue la responsabilité pénale des mineurs. Elle ne propose pas de la supprimer, mais d'inverser le rapport règle/exception — quitte, là aussi, à passer par une réforme constitutionnelle en cas de blocage.

« Il ne s'agit pas de la supprimer, il faut la réformer. L'excuse de minorité doit être l'exception, et non plus la règle. » — Prisca Thevenot
Le débat : une partie des professionnels de la justice pénale des mineurs (magistrats, éducateurs) met en garde contre un risque accru de récidive en cas de recours plus systématique à l'incarcération des mineurs ; l'élue répond qu'à ses yeux, l'immobilisme actuel n'est, lui non plus, pas satisfaisant.

L'entretien a également abordé la santé des femmes — sujet qu'elle porte personnellement, avec un appel à réinvestir la recherche médicale sur des corps féminins et à lever le tabou autour de pathologies comme l'endométriose ou le syndrome des ovaires polykystiques (SOPK), les maladies cardio-vasculaires restant la première cause de mortalité chez les femmes en France selon Santé publique France. À retrouver dans la vidéo intégrale.

Voir l'entretien sur la chaîne YouTube :

▶ Voir l'interview de Prisca Thevenot

Sources

· Décision du Conseil constitutionnel n° 2023-863 DC du 25 janvier 2024 (censure des quotas migratoires) : conseil-constitutionnel.fr.
· Durée de résidence requise pour le regroupement familial (18 mois, 12 mois pour les ressortissants algériens) : service-public.gouv.fr.
· Salaires enseignants (collège, 15 ans d'ancienneté, France vs moyenne OCDE) : OCDE, Regards sur l'éducation 2025 — note France.
· Dette publique française (115,6 % du PIB fin 2025) : INSEE, comptes nationaux.
· Salaire médian net (2 190 €/mois, secteur privé 2024) : INSEE, France portrait social.
· Étude Coface / Observatoire des emplois menacés et émergents (≈5 millions d'emplois exposés à l'IA) : coface.fr.
· OCDE, Perspectives de l'emploi 2025 (≈27 % des emplois français à risque élevé d'automatisation) : oecd.org.
· Adoption de la loi sur le cadmium dans les engrais (3 juin 2026, 144 voix pour, 22 contre) : assemblee-nationale.fr ; franceinfo.fr.
· Pause du plan Écophyto (février 2024) : franceinfo.fr.
· Maladies cardio-vasculaires, première cause de mortalité chez les femmes en France : Santé publique France.
· Biographie et fonctions de Prisca Thevenot (députée des Hauts-de-Seine, ex porte-parole du gouvernement) : assemblee-nationale.fr.

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