Interview · décryptage

Décentralisation, Ve République, déserts médicaux : le député Paul Molac au crible

Par Thierry Coiffier · · 7 min de lecture

Nopopol a reçu Paul Molac, député du Morbihan et membre du groupe LIOT (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires), figure de l'autonomisme breton et auteur de la loi sur les langues régionales. Décentralisation, institutions, déserts médicaux : ses propositions, citations à l'appui, remises en contexte et confrontées au débat — sans prendre parti.

La décentralisation : « une anomalie en Europe »

Le fil conducteur de Paul Molac est l'autonomie des territoires. Il rappelle qu'en Europe, la plupart des grands pays voisins fonctionnent sur un modèle décentralisé ou fédéral : communautés autonomes en Espagne, Länder en Allemagne, régions en Italie, dévolution au Royaume-Uni, cantons en Suisse, fédéralisme belge. La France centralisée ferait, selon lui, figure d'exception.

« Ce qui serait le mieux pour la France aujourd'hui, c'est de passer aux autonomies régionales, voire au fédéralisme. La centralisation, c'est une anomalie en Europe. » — Paul Molac
Le débat : ses partisans estiment qu'une gestion plus locale colle mieux aux réalités du terrain. Ses détracteurs redoutent un accroissement des inégalités territoriales, voire une tentation indépendantiste — un risque que le député juge surévalué (« deux régions seulement, la Catalogne et l'Écosse, réclament l'indépendance sur quelque 126 nationalités en Europe »).

Des élus locaux « sous tutelle »

Pour Paul Molac, les collectivités ont perdu l'essentiel de leur autonomie depuis les lois de décentralisation des années 1980 : disparition progressive de l'autonomie fiscale (suppression de la taxe d'habitation, de la taxe professionnelle, baisse de la CVAE) et encadrement réglementaire croissant. Il cite l'ordre de grandeur d'environ 40 lois, 1 500 décrets et 8 000 arrêtés ou circulaires produits chaque année, et l'exemple du « zéro artificialisation nette » (loi Climat et résilience de 2021) finalement renvoyé aux régions.

« Les élus locaux sont sous tutelle : par les finances et par la réglementation. On écrit de plus en plus, à Paris, dans le détail, comment les choses doivent être mises en place. » — Paul Molac
Le débat : donner plus de latitude réglementaire aux élus locaux, c'est gagner en adaptation — mais au risque, pour ses critiques, d'une « France à plusieurs vitesses ». Le député répond que la diversité « est déjà là » et qu'un juge administratif peut arbitrer les écarts.

La Ve République « arrive à son terme »

Dans un contexte d'Assemblée sans majorité depuis 2024 et de dissolutions, Paul Molac plaide pour une révision constitutionnelle renforçant le Parlement. Il critique une « monarchie présidentielle ».

« Le président peut dissoudre l'Assemblée ; l'Assemblée ne peut pas dissoudre le président. À un moment donné, je crois que la Ve République arrive à son terme. » — Paul Molac
Le débat : rééquilibrer les pouvoirs vers le Parlement séduit une partie de la classe politique ; d'autres y voient un risque d'instabilité, par crainte d'un retour aux blocages de la IVe République. Le député répond qu'« quand il y a une volonté, il y a un chemin », citant les compromis budgétaires récents.

Les déserts médicaux, symptôme de la centralisation

Le sujet est devenu un marqueur des fractures territoriales : en 2025, environ 6,7 millions de Français n'avaient pas de médecin traitant, et près de neuf Français sur dix déclarent vivre dans un désert médical ou y être confrontés (Assurance Maladie / DREES, sondage Odoxa-Mutualité). Paul Molac y voit la preuve d'une administration déconnectée du terrain.

« J'ai posé la question des déserts médicaux dès 2012. On m'a répondu : "Ne vous inquiétez pas, tout est sous contrôle." Ça n'a vraiment bougé qu'à partir de 2022, quand il n'y a plus eu de majorité. » — Paul Molac
Le débat : faut-il réguler l'installation des médecins, renforcer les incitations, ou former davantage ? Les réponses divisent la profession comme la classe politique. Le député y voit surtout un argument pour confier plus de leviers aux élus locaux.

Langues régionales : la loi Molac et sa censure

Auteur de la loi relative à la protection et à la promotion des langues régionales, adoptée par l'Assemblée nationale le 8 avril 2021, Paul Molac a vu le Conseil constitutionnel en censurer deux dispositions le 21 mai 2021 : l'enseignement immersif et l'usage de signes diacritiques (comme le tilde) dans l'état civil, au nom de l'article 2 de la Constitution (« la langue de la République est le français »).

« Sur les langues régionales, les députés ont voté largement pour. Et pourtant, la structure d'État bloque — le ministre, puis le Conseil constitutionnel. » — Paul Molac
Le débat : d'un côté, la défense de l'unité linguistique et de l'exclusivité du français dans la sphère publique ; de l'autre, la reconnaissance d'un patrimoine linguistique que le député présente comme « un enrichissement, pas un affaiblissement ».

L'entretien a aussi abordé la fiscalité (Paul Molac estime que « voter toutes les dépenses et aucune recette n'est pas honnête » et juge la piste d'une taxe sur les plus hauts patrimoines digne d'examen), l'agriculture et les pesticides — son sujet « sur lequel il ne se prononce pas », tiraillé entre santé publique et souveraineté alimentaire (le marché bio ne pèse que ~15 % alors que l'opposition aux pesticides est massive) — ainsi que sa critique de la réforme des régions de 2015. À retrouver dans la vidéo intégrale.

Voir l'entretien sur la chaîne YouTube :

▶ Voir l'interview de Paul Molac

Sources

· Loi sur les langues régionales (adoptée le 8 avril 2021) et censure de l'enseignement immersif et des signes diacritiques (décision n° 2021-818 DC du 21 mai 2021) : LCP – Assemblée nationale.
· Déserts médicaux (≈ 6,7 millions de Français sans médecin traitant en 2025) : Gouvernement / Assurance Maladie – DREES.
· Dette publique (115,6 % du PIB, ≈ 3 460 Md€ fin 2025) : INSEE.
· « Zéro artificialisation nette » : loi Climat et résilience du 22 août 2021.

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