Interview · décryptage

Culture du résultat, retraite à 70 ans, vote obligatoire : les idées d'Amélia Lakrafi au crible

Par Thierry Coiffier · · 9 min de lecture

Nopopol a reçu Amélia Lakrafi, députée de la 10e circonscription des Français établis hors de France — 49 pays, du Ghana au Liban et de l'Afrique du Sud au Sultanat d'Oman. Née à Casablanca en 1978, entrepreneure en cybersécurité passée par la CPME, élue en 2017 avec La République en marche, elle siège aujourd'hui comme apparentée au groupe Ensemble pour la République et se dit « sans étiquette ». Franc-parler assumé : culture du résultat, retraite à 70 ans avec pénibilité renforcée, souveraineté numérique, vote obligatoire. Ses propositions, citations à l'appui, remises en contexte et confrontées au débat — sans prendre parti.

Son idée pour la France : « dire ce qu'on fait et faire ce qu'on dit »

Sa carte blanche n'est pas une mesure mais une méthode : instaurer une culture du résultat dans l'action publique. Son constat — les consultations s'accumulent (grand débat, conventions citoyennes, missions, rapports) sans que les politiques qui ne fonctionnent pas soient arrêtées. Sa règle pratique : « un responsable, un budget » pour chaque politique publique, et une évaluation systématique avant de légiférer davantage.

« Dire ce qu'on fait et faire ce qu'on dit. Ça peut paraître simple, mais quand je vois que beaucoup de Français ont de plus en plus de mal avec le politique, n'ont pas confiance… Et plus on est défiant, plus la démocratie recule. » — Amélia Lakrafi

Elle assume aussi la nécessité du temps long, citant le dédoublement des classes de CP décidé en 2017 : ses effets complets ne se verront, dit-elle, que lorsque ces élèves arriveront dans le supérieur. L'évaluation existante lui donne partiellement raison : la DEPP a mesuré dès la première année des effets positifs mais modestes (+8 % d'écart-type en français, +13 % en mathématiques pour les CP dédoublés en REP+).

Le débat : l'évaluation des politiques publiques fait consensus sur le principe — la Cour des comptes la réclame de longue date. La difficulté est ailleurs : qui décide qu'une politique « ne marche pas », sur quel horizon, et avec quel courage d'arrêter des dispositifs qui ont leurs bénéficiaires ? Ses contradicteurs soulignent aussi que le « résultat » en politique ne se mesure pas comme dans une entreprise, référence qu'elle mobilise souvent en tant qu'ancienne cheffe d'entreprise.

Retraites : « allons jusqu'à 70 ans, mais les bouchées doubles sur la pénibilité »

C'est la proposition la plus frontale de l'entretien. Invoquant la démographie, elle assume un report massif de l'âge de départ, compensé par une prise en compte beaucoup plus généreuse de la pénibilité — citant les éboueurs, les femmes de ménage, le travail de nuit ou les caissières, métier qu'elle a exercé pendant ses études. Son chiffre est exact : le Conseil d'orientation des retraites compte aujourd'hui environ 1,7 cotisant par retraité, contre plus de deux dans les années 1980, avec une projection autour de 1,4 en 2070.

« Celui qui va voter la retraite à 70 ans, il ne sera jamais réélu. Et bien je me dis : c'est pas grave. Allons jusqu'à 70 ans, mais mettons les bouchées doubles sur la pénibilité. » — Amélia Lakrafi

Au passage, elle vise nommément Jean-Luc Mélenchon et la gauche « arc-boutée » sur la retraite à 60 ans : « Il a quel âge ? Repose-toi, laisse la place — ou sinon arrête de nous bassiner avec la retraite à 60 ans. »

Le débat : la réforme de 2023 a porté l'âge légal à 64 ans au prix d'une crise sociale majeure ; aucune force politique ne défend aujourd'hui publiquement les 70 ans. À gauche, on répond que la question n'est pas démographique mais de partage des richesses (élargissement de l'assiette de cotisations), et que l'espérance de vie en bonne santé — autour de 65 ans — rend un tel report inéquitable. Les partisans d'un report soulignent, comme elle, l'arithmétique du ratio cotisants/retraités documentée par le COR. Reste le point dur qu'elle-même identifie : la pénibilité, dont les critères actuels (C2P) sont jugés trop restrictifs par les syndicats.

Égalité femmes-hommes : 2/10

Invitée à noter le niveau d'égalité entre les femmes et les hommes en France, elle donne un 2 sur 10. Ses arguments recoupent les données officielles : les décomptes du ministère de l'Intérieur recensent une centaine de féminicides conjugaux par an — soit en moyenne une femme tuée tous les trois à quatre jours par son partenaire ou ex-partenaire. Son « une femme violée toutes les quatre minutes » est du même ordre de grandeur que les 122 600 victimes de violences sexuelles enregistrées par les services de sécurité en 2024 (SSMSI) — tous faits confondus, sachant que ces chiffres ne captent qu'une partie des violences réellement subies.

« 2026, sixième puissance mondiale, on a toujours une femme qui meurt tous les trois jours. Sérieusement. » — Amélia Lakrafi

Ancienne opposante aux quotas, elle dit avoir changé d'avis devant les résultats de la loi Copé-Zimmermann (2011), qui a imposé 40 % de femmes dans les conseils d'administration et fait de la France un des pays les plus avancés d'Europe sur ce critère. Mais elle pointe la limite : « Le PDG ne sort pas du conseil d'administration, il sort du comex » — où les femmes restent minoritaires. Elle raconte aussi son travail lors du Grenelle des violences conjugales de 2019, où elle a auditionné une soixantaine de Françaises de l'étranger, angle mort des politiques publiques : conjointes « suiveuses » privées d'emploi et de statut, parfois de passeport. Elle rappelle qu'un laissez-passer consulaire peut être délivré en une heure et un passeport d'urgence en 24 heures pour permettre de fuir.

Le débat — précision factuelle : contrairement à ce que suggère l'entretien, les instances dirigeantes ne sont plus totalement hors quotas : la loi Rixain du 24 décembre 2021 impose 30 % de femmes parmi les cadres dirigeants et membres des instances dirigeantes des grandes entreprises en 2026, puis 40 % en 2029. Le constat de fond demeure : les directions exécutives restent très majoritairement masculines. Sur les violences, les associations jugent les moyens budgétaires insuffisants au regard des annonces du Grenelle.

Souveraineté numérique : « arrêter d'avoir honte de la préférence nationale »

Sur son terrain d'expertise — elle a créé deux entreprises de cybersécurité et fut commandante de la réserve citoyenne cyberdéfense — elle plaide pour orienter massivement la commande publique vers les technologies françaises et européennes, cite OVH et Mistral, et met en garde contre la dépendance aux outils américains, évoquant le cas d'un magistrat de la Cour pénale internationale privé de ses accès mail après des sanctions américaines. Elle propose une règle : toute entreprise importante pour l'État ou recevant de l'argent public devrait être tenue à des obligations de cybersécurité — et déplore la multiplication des fuites de données en France.

« Il faut arrêter d'avoir honte de la préférence nationale. Je veux qu'on pousse la commande publique sur des technos françaises — et il y en a tellement. » — Amélia Lakrafi
Le débat : une « préférence nationale » stricte dans la commande publique se heurte au droit européen (principes de non-discrimination et de libre concurrence) ; c'est tout l'enjeu du débat sur un « Buy European Act » régulièrement porté par la France à Bruxelles. Ses partisans invoquent la souveraineté et l'exemple américain (Buy American Act) ; ses critiques, le risque de surcoûts et de représailles commerciales. Sur la cyber, l'obligation de sécurisation qu'elle défend rejoint l'esprit de la directive européenne NIS 2, en cours de transposition — mais son extension à toute entreprise aidée par l'État serait une nouveauté.

Fin de vie : « moi, j'y vais »

Sur le sujet où on lui demandait ce qui la fait douter, elle tranche finalement, à titre strictement personnel, en faveur de l'aide à mourir — évoquant un problème de santé passé et sa décision, confiée à sa fille, de ne jamais rester « un légume ». Elle souligne la singularité de ce texte : aucun groupe politique n'a donné de consigne de vote.

« Si je ne parle que de moi, personnellement, moi j'y vais. C'est pas normal de devoir aller en Belgique, en Suisse ou ailleurs. » — Amélia Lakrafi
Où en est la loi : la proposition de loi créant un droit à l'aide à mourir (rapporteur Olivier Falorni) a été adoptée deux fois par l'Assemblée nationale, mais rejetée trois fois par le Sénat — la dernière le 7 juillet 2026, après l'échec de la commission mixte paritaire. Le dernier mot revient désormais à l'Assemblée. Le texte jumeau sur les soins palliatifs a, lui, été largement adopté par les deux chambres. L'invitée pronostique l'adoption : c'est une hypothèse, pas un fait acquis.

Vote obligatoire et vote blanc : « on rejoue l'élection »

Son remède à l'abstention est un système complet : vote obligatoire assorti d'une amende symbolique, comptabilisation réelle du vote blanc — et si les bulletins blancs dépassent la moitié des voix, l'élection est rejouée. Elle y ajoute une réforme du financement des campagnes, jugeant que la loi électorale actuelle écarte ceux qui n'ont pas d'argent ou dont les banques refusent d'ouvrir un compte de campagne.

« Moi, je rendrais le vote obligatoire — sinon vous payez une amende, symbolique évidemment. Si personne ne vous intéresse, vous votez blanc. Et s'il y a une majorité de votes blancs, on rejoue l'élection. » — Amélia Lakrafi
Le débat : depuis la loi du 21 février 2014, les votes blancs sont décomptés séparément mais n'entrent pas dans les suffrages exprimés — les compter pleinement pourrait, dans son schéma, invalider des élections entières, ce que ses partisans revendiquent comme un droit de veto citoyen et ses critiques comme un facteur d'instabilité. Le vote obligatoire existe chez nos voisins (Belgique, Luxembourg, Grèce) avec des effets réels sur la participation ; ses opposants y voient une atteinte à la liberté de ne pas voter.

L'entretien aborde aussi son « monopole du cœur » — la paix, avec une inquiétude appuyée sur l'affaiblissement de l'ONU face au « Board of Peace », l'instance de gouvernance de Gaza créée par le Conseil de sécurité en novembre 2025 et présidée par Donald Trump, dont elle redoute les ambitions élargies ; une écologie « pas punitive » qui mise sur la recherche plutôt que sur l'interdit ; et un plaidoyer pour former les élèves à l'IA plutôt que de l'interdire à l'école. À retrouver dans la vidéo intégrale.

Voir l'entretien sur la chaîne YouTube :

▶ Voir l'interview d'Amélia Lakrafi

Sources

· Fiche d'Amélia Lakrafi (10e circonscription des Français établis hors de France, apparentée EPR) : Assemblée nationale.
· Ratio cotisants/retraités (≈ 1,7 aujourd'hui, ≈ 1,4 en 2070) : COR, rapport annuel, juin 2025.
· Féminicides au sein du couple, chiffres clés 2024 : ministère de l'Intérieur / DAV – arretonslesviolences.gouv.fr.
· 122 600 victimes de violences sexuelles enregistrées en 2024 (SSMSI) : ministère de l'Intérieur.
· Loi Copé-Zimmermann du 27 janvier 2011 (40 % de femmes dans les conseils d'administration) : Légifrance.
· Loi Rixain du 24 décembre 2021 (quotas dans les instances dirigeantes : 30 % en 2026, 40 % en 2029) : Légifrance.
· Grenelle des violences conjugales (3 septembre – 25 novembre 2019) et mesures (plainte à l'hôpital, bracelet anti-rapprochement) : info.gouv.fr.
· Dédoublement des CP en REP+ : première évaluation DEPP (+8 % écart-type en français, +13 % en maths) : ministère de l'Éducation nationale – DEPP ; info.gouv.fr.
· Fin de vie : dossier législatif : Assemblée nationale ; rejet du texte par le Sénat le 7 juillet 2026, dernier mot à l'Assemblée : Public Sénat.
· Loi n° 2014-172 du 21 février 2014 reconnaissant le vote blanc (décompte séparé, hors suffrages exprimés) : Légifrance.
· « Board of Peace » créé par le Conseil de sécurité de l'ONU en novembre 2025, présidé par Donald Trump : International Crisis Group ; Carnegie Endowment.

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