Interview · décryptage

Dette, justice fiscale, retraite à 60 ans, décroissance : le député LFI Carlos Martens Bilongo au crible

Par Thierry Coiffier · · 8 min de lecture

Nopopol a reçu Carlos Martens Bilongo, député du Val-d'Oise et membre de La France insoumise. Né et élu à Villiers-le-Bel, ancien enseignant en lycée hôtelier, il défend une ligne de gauche radicale : refus de rembourser la dette, justice fiscale ciblée sur les ultra-riches, retraite à 60 ans, décroissance. Ses propositions, citations à l'appui, remises en contexte et confrontées au débat — sans prendre parti.

La dette : « je ne suis pas pour la rembourser »

Premier marqueur de l'entretien : Carlos Martens Bilongo assume ne pas vouloir rembourser la dette publique, qu'il renvoie à la responsabilité des gouvernants plutôt qu'à celle des Français. Le chiffre qu'il cite est exact : fin septembre 2025, la dette publique atteignait 3 482,2 milliards d'euros, soit 117,4 % du PIB (INSEE) — un niveau record hors période de guerre. Elle est depuis légèrement redescendue à 115,6 % du PIB fin 2025.

« Moi, je préfère aux créanciers les Français et les Françaises de mon pays. La dette, ce sont nos dirigeants qui ont pris des trajectoires politiques et financières, donc qui en sont responsables. » — Carlos Martens Bilongo
Le débat : pour ses partisans, la dette se refinance en permanence et la priorité doit aller aux besoins sociaux. Ses détracteurs rappellent que la charge de la dette (les intérêts) pèse de plus en plus lourd dans le budget et qu'une dégradation de la note souveraine renchérit l'emprunt — l'État prévoyant d'emprunter un montant record en 2026. Le député lie aussi la soutenabilité de la dette à la démographie : sans natalité ni conditions de vie dignes, dit-il, « la République se creuse ».

Justice fiscale : taxer 1 800 foyers plutôt que d'augmenter la TVA

Sur le financement, sa ligne est claire : faire porter l'effort sur les plus hauts patrimoines, pas sur la consommation. Il défend l'idée d'un impôt plancher sur les ultra-riches — la « taxe Zucman », d'un minimum de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d'euros — et son chiffre est juste : elle concernerait environ 1 800 foyers fiscaux. Adoptée en première lecture à l'Assemblée le 20 février 2025, elle a été rejetée par le Sénat en juin 2025.

« Je préfère taxer 1 600 personnes, 1 800 foyers, que de taxer 20 ou 30 millions de Français. Augmenter la TVA de 2 %, ça dérange personne quand c'est pour 66 millions de Français — mais c'est odieux, c'est hypocrite. » — Carlos Martens Bilongo
Le débat : ses défenseurs y voient une mesure de justice fiscale ciblée et un rendement potentiel élevé. Ses opposants alertent sur les risques d'exil fiscal et de contournement, et sur la difficulté à valoriser les patrimoines professionnels. Le député répond par une logique d'« exit tax » (continuer à payer plusieurs années après un départ) et cite l'exemple de Karim Benzema, qui s'acquittait de ses impôts en France depuis le Real Madrid.

La retraite à 60 ans, « c'est tenable »

La France insoumise est aujourd'hui à peu près seule à défendre le retour de l'âge légal à 60 ans. Bilongo l'assume et le relie à l'emploi et au financement par la fiscalité des plus aisés.

« 60 ans, c'est très bien. Ça crée de l'emploi, ça libère des postes pour les plus jeunes. Et c'est tenable : il faut juste expliquer comment on le finance. » — Carlos Martens Bilongo
Le débat : les défenseurs de la mesure invoquent l'usure au travail et le partage de l'emploi. Ses critiques — dont les projections du Conseil d'orientation des retraites — soulignent le poids du vieillissement démographique sur l'équilibre du système. Plusieurs invités de Nopopol ont d'ailleurs défendu la thèse inverse (« il faudra travailler plus longtemps ») : un désaccord de fond assumé.

Santé : déserts médicaux et fin du numerus clausus

Interrogé sur le sujet qui le touche le plus personnellement, le député cite la santé et la lutte contre le cancer — sa mère en est morte. Il dénonce les déserts médicaux et impute la pénurie de médecins au numerus clausus (instauré en 1971, supprimé et remplacé par un numerus apertus en 2020). Il pointe aussi le recours à des médecins étrangers moins bien payés que leurs collègues français.

« On déshabille Paul pour habiller Jacques : on importe des médecins formés ailleurs, payés bien moins, et on appauvrit les pays qu'ils quittent. Il nous faut davantage de médecins formés ici. » — Carlos Martens Bilongo
Le débat : faut-il réguler l'installation, multiplier les incitations financières ou former davantage ? Les pistes divisent la profession. Le diagnostic de pénurie est, lui, largement partagé : en 2025, environ 6 millions de Français n'avaient pas de médecin traitant.

IA et emploi : faire contribuer les machines

Sur l'intelligence artificielle, Bilongo s'appuie sur une enquête du Monde consacrée à la « job apocalypse ». Les ordres de grandeur qu'il cite sont exacts : HP prévoit de supprimer 4 000 à 6 000 postes d'ici 2028 en invoquant l'IA, la banque néerlandaise ABN Amro 5 200 postes sur la même échéance. Sa proposition : faire cotiser l'IA quand elle remplace un emploi.

« Une caisse automatique qui remplace une caissière ne cotise pas pour la retraite. Dès lors qu'un poste est remplacé ou transformé par l'IA, il faut une contribution au modèle social. » — Carlos Martens Bilongo
Le débat : l'idée d'une « taxe robots » revient régulièrement ; ses partisans y voient un moyen de financer la protection sociale, ses détracteurs un frein à l'investissement et à la compétitivité. Sur le revenu universel, le député précise que LFI ne le défend que pour les étudiants (« allocation jeunesse »), préférant d'abord « mener la bataille pour l'emploi ».

Écologie : la décroissance contre le « capitalisme vert »

Bilongo rejette le « capitalisme vert », qu'il juge contradictoire dans les termes, et défend ouvertement la décroissance. Il rappelle que Yannick Jadot n'a réuni que 4,6 % des voix à la présidentielle de 2022. Sur l'automobile, il cite le recul européen sur la fin des moteurs thermiques : prévue pour 2035 par le règlement de l'UE, la mesure a été assouplie par la Commission en décembre 2025 sous la pression des industriels.

« La décroissance, c'est consommer ce que nous avons. Je préfère de l'eau pour tout le monde que du vin pour quelques-uns. » — Carlos Martens Bilongo
Le débat : les tenants de la décroissance estiment qu'une croissance infinie est incompatible avec les limites planétaires. Leurs contradicteurs y voient un risque pour l'emploi et le pouvoir d'achat, et défendent une « croissance verte » par l'innovation. Le député répond que « les emplois sont déjà détruits » et plaide pour davantage de transports publics.

Médias et commission d'enquête : « le vrai sujet, c'est la concentration »

Sur l'audiovisuel public, Bilongo refuse le « procès d'intention » fait aux journalistes et déplace le débat vers la concentration des médias entre les mains de quelques milliardaires. Interrogé sur la commission d'enquête parlementaire visant des « tentatives d'entrisme islamiste », il en conteste la portée. De fait, la commission — lancée à l'initiative de Laurent Wauquiez, rapporteur Matthieu Bloch (UDR, le parti d'Éric Ciotti) — a rendu son rapport le 17 décembre 2025 sans établir de « liens structurés et démontrables » entre partis et mouvements islamistes, tout en mettant en cause une « stratégie électoraliste » de LFI.

« On parle d'individus liés à des réseaux, sans citer de nom : c'est très flou. On peut discuter avec tout le monde sans être d'accord. » — Carlos Martens Bilongo
Le débat : pour la majorité de la commission, la vigilance face aux complaisances est légitime ; pour LFI et une partie de la gauche, il s'agit d'une instrumentalisation politique. Les conclusions du rapport ont été largement contestées, y compris sur leur méthode.

L'entretien a aussi abordé une idée « pour changer la France » — la cantine et le petit-déjeuner gratuits dans les écoles, pour s'assurer qu'aucun enfant n'étudie le ventre vide — la défiance des Français envers le pouvoir (il attribue un 10/10 au « désamour » suscité par Emmanuel Macron, dont la cote de popularité est tombée à 17 % fin 2025 selon Elabe), et, geste transpartisan, la seule réforme du quinquennat qu'il salue : la fin du cumul des mandats. À retrouver dans la vidéo intégrale.

Voir l'entretien sur la chaîne YouTube :

▶ Voir l'interview de Carlos Martens Bilongo

Sources

· Dette publique à 3 482,2 Md€ / 117,4 % du PIB fin du 3e trimestre 2025 : INSEE ; révision à 115,6 % fin 2025 : INSEE.
· Taxe Zucman (2 % sur les patrimoines > 100 M€, ≈ 1 800 foyers), adoptée à l'Assemblée le 20 février 2025 puis rejetée par le Sénat : Datan – Assemblée nationale ; franceinfo.
· Suppressions d'emplois liées à l'IA (HP : 4 000–6 000 postes d'ici 2028 ; ABN Amro : 5 200) : L'Usine Digitale.
· Yannick Jadot à 4,63 % au 1er tour de la présidentielle 2022 : franceinfo.
· Fin des voitures thermiques neuves en 2035 (règlement UE 2023/851) et assouplissement de décembre 2025 : Touteleurope.
· Commission d'enquête sur les liens entre partis et islamisme (rapporteur Matthieu Bloch, UDR ; rapport du 17 décembre 2025, sans « liens structurés et démontrables ») : LCP – Assemblée nationale.
· Cote de popularité d'Emmanuel Macron à 17 % fin 2025 : Elabe.

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