Interview · décryptage

Pouvoir d'achat, féminisme de droite, souveraineté européenne : les idées de Giulia Acha Miljkovic au crible

Par Thierry Coiffier · · 9 min de lecture

Nopopol a reçu Giulia Acha Miljkovic, 26 ans, conseillère municipale de Kingersheim (Haut-Rhin), proche de Xavier Bertrand et passée par les Jeunes Horizons. Issue d'une famille modeste et de l'immigration, responsable commerciale dans l'informatique, elle défend une droite sociale qui assume le féminisme : réduire l'écart entre le brut et le net, mieux protéger les indépendants, conditionner les aides aux entreprises et bâtir une Europe souveraine. Ses propositions, citations à l'appui, remises en contexte et confrontées au débat — sans prendre parti.

Pouvoir d'achat : « réduire la fracture entre le brut et le net »

C'est l'idée qu'elle place au cœur de l'entretien : redonner du pouvoir d'achat non pas en baissant l'impôt — qu'elle juge « symbolique » et utile au financement des services publics — mais en agissant sur la répartition de la valeur et, à terme, sur les cotisations sociales. Elle part de sa propre fiche de paie, où le prélèvement à la source affiche désormais le salaire net après impôt (généralisé en 2019), rendant l'écart entre le brut et le net plus visible que jamais.

« Sur ma fiche de paie, il y a presque plus de 40 % qui partent et qui ne m'appartiennent pas, alors que c'est du travail. Si on arrive à réduire cette fracture, on redonne du souffle aux Français. » — Giulia Acha Miljkovic
Le débat : ses partisans y voient un moyen direct de rendre du pouvoir d'achat aux actifs. Ses contradicteurs rappellent que les cotisations financent la protection sociale (santé, retraite, chômage) : en baisser le niveau suppose, comme elle le reconnaît elle-même, « une remise en question du financement de la Sécurité sociale ». Le sujet renvoie au débat récurrent sur le « coin socio-fiscal » français, parmi les plus élevés de l'OCDE.

Aides aux entreprises : conditionner plutôt que distribuer

Plutôt que de raboter aveuglément, elle plaide pour des subventions ciblées, transparentes et contrôlées. Son diagnostic recoupe celui d'une commission d'enquête du Sénat : présidée par Olivier Rietmann (rapporteur Fabien Gay), elle a chiffré les aides publiques aux entreprises à environ 211 milliards d'euros par an et réclamé en juillet 2025 un « choc de transparence », jugeant le système opaque et insuffisamment évalué. Son exemple concret : l'aide à l'embauche d'apprentis, créée pendant le Covid puis réduite — de 6 000 à 5 000 € par décret de février 2025 — au prix, dit-elle, d'un recul des recrutements.

« Une subvention, ça doit être limité dans le temps, ça ne doit pas durer éternellement. C'est OK pour te subventionner : par contre, voilà le deal, voilà ce que j'attends. » — Giulia Acha Miljkovic
Le débat : conditionner et évaluer les aides fait assez largement consensus sur le principe ; la difficulté est pratique — qui contrôle, selon quels critères, sans alourdir la charge des entreprises ? Sur l'apprentissage, les défenseurs de l'aide soulignent son effet sur l'emploi des jeunes ; ses critiques, son coût budgétaire et son éventuel effet d'aubaine.

Protection des indépendants : le « monopole du cœur »

Le moment le plus personnel de l'entretien. Son père, atteint d'un cancer en 2022 alors qu'il venait de se lancer comme auto-entrepreneur, s'est retrouvé sans filet : ni indemnités suffisantes, ni revenu de remplacement pour payer le crédit. Elle en tire une critique de la protection sociale des indépendants. Le statut de micro-entrepreneur, créé en 2009, comptait fin 2024 environ 2,9 millions d'inscrits administrativement actifs (URSSAF).

« Quand on prend l'origine de la Sécurité sociale, c'était d'assurer des lendemains certains aux Français. Je n'ai pas eu l'impression que, pour mon père qui a travaillé toute sa vie, l'État a fait son travail. » — Giulia Acha Miljkovic
Le débat — précision factuelle : depuis 2021, les micro-entrepreneurs peuvent percevoir des indemnités journalières maladie, mais sous conditions (un an d'affiliation et un revenu annuel moyen minimal). Un indépendant en tout début d'activité, comme son père, en reste de fait exclu — ce qui illustre précisément les angles morts qu'elle dénonce. Sa formule « pas de Sécurité sociale » est donc à nuancer : la couverture existe, mais reste partielle et tardive.

Droite et féminisme : « on peut être les deux »

Sa « vérité inconfortable » : le féminisme ne devrait pas être l'apanage de la gauche. Elle défend des convictions de droite sur l'économie et la sécurité tout en se disant « très féministe », et regrette un « tabou » à droite. Sur le voile, elle se démarque d'une partie de son camp : interrogée sur la proposition de loi de Laurent Wauquiez visant à interdire le voile aux mineures dans l'espace public, elle se prononce pour la liberté et contre l'interdiction, invitant à « s'intéresser à pourquoi on porte le voile » avant de légiférer.

« On peut avoir des convictions à droite sur l'économie, sur la sécurité, et être très féministe. Sur le voile, je suis pour la liberté : je m'oppose à toute forme d'interdiction. » — Giulia Acha Miljkovic
Le débat : la proposition de loi Wauquiez, déposée le 24 novembre 2025, a été rejetée en commission des lois le 14 janvier 2026 ; plusieurs constitutionnalistes en contestent la conformité. Sur la place des femmes en politique, l'invitée pointe moins le sexisme des hommes qu'un « manque de sororité » et l'absence de modèles féminins — elle cite Xavier Bertrand comme mentor, faute, dit-elle, d'en trouver une femme. Elle rapporte aussi une anecdote prêtée au général de Gaulle (les femmes à l'Assemblée), à prendre comme telle : cette citation n'est pas formellement documentée.

Europe et budget : souveraineté affichée, blocage assumé

« Européenne convaincue », elle juge pourtant l'Union « dépassée par les événements » et plaide pour une vraie souveraineté — défense commune, débat sur le partage du bouclier nucléaire — tout en doutant de sa concrétisation rapide. En toile de fond de l'entretien, deux faits d'actualité : la capture de Nicolas Maduro par les États-Unis, le 3 janvier 2026, qu'elle lit comme un retour de « la loi du plus fort » ; et le blocage budgétaire français. Sur le budget, son pessimisme est documenté : faute d'accord en commission mixte paritaire, une loi spéciale a été votée à l'unanimité le 23 décembre 2025 pour assurer la continuité de l'État, les négociations reprenant en janvier. Elle invite à s'inspirer de l'Espagne, qui « gouverne par compromis ».

« Je ne crois pas qu'on aurait plus de poids seuls que dans l'Europe face à Trump ou à la Chine. Collectivement, on est toujours plus fort qu'individuellement. » — Giulia Acha Miljkovic
Le débat : l'appel à une « Europe puissance » fait consensus dans le discours mais bute sur les faits — l'invitée cite elle-même les achats d'avions américains F-35 par plusieurs pays européens. Ses tenants y voient une nécessité stratégique ; les sceptiques, un « vœu pieux » tant que les États membres divergent sur la défense et l'énergie.

Médias, IA et indépendance : « le problème, c'est ce qu'on y met »

Sur une question posée par ChatGPT (la rubrique « la question de l'assistant »), elle défend une exigence de neutralité de l'information. Elle cite CNews comme exemple de média « à parti pris », tout en discutant l'argument inverse — afficher son biais vaudrait mieux que le masquer — qu'elle ne juge pas suffisant. Elle s'inquiète aussi de l'influence politique « discrète » de certains influenceurs lifestyle et de la « débandade » des opinions sur X, et salue les médias indépendants comme « une denrée rare ».

« Le journalisme, c'est une forme d'objectivité. On peut avoir des convictions, et il le faut, mais ce qui cristallise le débat, c'est le manque d'information vraiment brute. » — Giulia Acha Miljkovic
Le débat : la neutralité absolue d'un média est contestée jusque dans son principe ; beaucoup lui préfèrent l'exigence de pluralisme et de transparence des intérêts. Le poids des réseaux et la concentration des médias entre quelques mains nourrissent, à droite comme à gauche, des lectures opposées.

Écologie de droite et fast-fashion

Reprenant la formule de l'ancien ministre Christophe Béchu — « l'écologie n'est ni de droite ni de gauche » —, elle défend une « économie écologique » de droite : taxer les industries les plus polluantes, miser sur le nucléaire, sans en faire l'alpha et l'oméga. Elle salue le travail de la députée Anne-Cécile Violland (Horizons) à l'origine de la loi visant l'ultra fast-fashion (Shein, Temu) et critique, à l'inverse, le report européen de la fin des moteurs thermiques, assoupli fin 2025 sous la pression industrielle.

« Le vrai enjeu, c'est de réussir à concilier pouvoir d'achat, justice sociale et écologie. C'est un sujet extrêmement complexe — et transpartisan. » — Giulia Acha Miljkovic
Le débat : l'idée d'une écologie « de marché » (taxer la pollution, innover, nucléaire) s'oppose aux approches de sobriété ou de décroissance défendues à gauche. Le point d'accord, rare, porte sur l'ultra fast-fashion, dont les impacts environnementaux et sociaux sont largement documentés.

L'entretien aborde aussi un sujet sur lequel elle « ne se prononce pas » — la légalisation du cannabis, qu'elle dit refuser à titre personnel (santé publique) tout en reconnaissant les arguments de son père (recettes fiscales, lutte contre le narcotrafic) : la France figure de longue date parmi les premiers consommateurs d'Europe chez les adultes, même si l'expérimentation des adolescents a fortement reculé depuis dix ans (OFDT). Elle plaide enfin pour inclure davantage la jeunesse et l'enfance dans le débat public, saluant la loi garantissant un avocat à chaque enfant protégé, votée à l'unanimité à l'Assemblée le 11 décembre 2025. À retrouver dans la vidéo intégrale.

Voir l'entretien sur la chaîne YouTube :

▶ Voir l'interview de Giulia Acha Miljkovic

Sources

· Prélèvement à la source et salaire net après impôt sur le bulletin de paie (généralisé en 2019) : service-public.fr.
· Aides publiques aux entreprises (≈ 211 Md€/an, « choc de transparence ») — commission d'enquête du Sénat, président O. Rietmann, rapporteur F. Gay, rapport du 8 juillet 2025 : Sénat.
· Aide à l'embauche d'apprentis ramenée de 6 000 à 5 000 € (décret n° 2025-174 du 22 février 2025) : Légifrance ; ministère du Travail.
· ≈ 2,9 millions de micro-entrepreneurs administrativement actifs fin 2024 : URSSAF ; indemnités journalières maladie des indépendants (conditions) : ameli.fr.
· Proposition de loi de Laurent Wauquiez sur le voile des mineures, déposée le 24 novembre 2025, rejetée en commission le 14 janvier 2026 : LCP – Assemblée nationale.
· Capture de Nicolas Maduro par les États-Unis le 3 janvier 2026 : House of Commons Library.
· Budget 2026 : loi spéciale adoptée à l'unanimité le 23 décembre 2025, négociations reprises en janvier : economie.gouv.fr ; franceinfo.
· Loi anti fast-fashion (Shein, Temu), portée par la députée Anne-Cécile Violland (Horizons) : Public Sénat.
· Report et assouplissement de la fin des voitures thermiques neuves (2035) en décembre 2025 : Touteleurope.
· France parmi les premiers consommateurs de cannabis d'Europe (adultes) et recul de l'expérimentation des adolescents : OFDT, Chiffres clés 2025.
· Avocat garanti à chaque enfant protégé, voté à l'unanimité à l'Assemblée le 11 décembre 2025 : LCP – Assemblée nationale.
· Épisode Brigitte Macron (excuses au 20 h de TF1 ; propos en marge d'un spectacle d'Ary Abittan) ; affaire Abittan close par un non-lieu (2024), confirmé en appel le 30 janvier 2025 : France 24 ; franceinfo.

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